AD PERPETUAM REI MEMORIAM

Histoire de l'Église de Reims

L’Église de Reims

La folie de la Croix

« Allez dans le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création » [1] ordonna le Christ, à ses apôtres, au moment où Il allait repartir vers le Père.

Fidèles à cette consigne, les premiers hérauts du Christ « s'en allèrent prêcher en tout lieu »,[2] conscients de leur mission et aussi des dangers que celle-ci représentait pour leurs propres vies. Mais, intrépides et fidèles aux idéaux spirituels qui étaient les leurs, remplis des promesses même du Maître qui leur avait affirmé que « qui perdra sa vie à cause de Moi et de l’Évangile la sauvera »,[3] ils ne regardaient pas aux dangers, ils ne comptabilisaient pas, ni leurs sacrifices ni leurs efforts; une seule chose importait: « que l’Évangile soit annoncé à toute créature » et peut importait que ceux-ci soient juifs ou gentils, qu'ils soient riches ou pauvres: tous devaient entendre la parole du Maître, afin qu'il n'y ait plus, sur toute la surface de la terre « qu'un seul troupeau et un seul berger. » [4]

Animés de cet esprit évangélique, remplis d'un espoir inébranlable, conscients de la difficulté de leur mission, deux missionnaires, Sixte et Sinice, arrivèrent à Durocortorum des Rèmes, probablement envoyés par la pape saint Sixte II, si nous acceptons l'assertion de l'évêque Hincmar, lequel affirme que le premier évêque de Reims, saint Sixte, fut envoyé dans notre ville par le pape du même nom. Or ce pape, élu au siège de saint Pierre en août 257, au moment même où Valérien publiait son édit de persécution contre l'Église, fut martyrisé en même temps que ses diacres en 258, probablement au mois d'août aussi. Nous pouvons donc déduire que ces deux premiers missionnaires arrivèrent chez nous en ces années-là.

À Rome, au cours de ce IIIe siècle, la persécution sévissait, féroce et implacable et « le nombre de martyrs connus, identifiés, ne doit être rien à côté de la masse immense des anonymes. » [5]

Pour avoir une idée plus précise de ces événements, faisons appel à un historien chrétien dont le renom n'est plus à faire: Daniel-Rops.

« Ce n'était pas la religion chrétienne qui était visée, mais la société chrétienne, considérée — pour la première fois — comme “association illicite”. Les chefs, notamment les évêques, devaient être mis en demeure de sacrifier aux dieux de l'Empire; le culte public était interdit et la visite des cimetières chrétiens prohibée. (...) Le premier édit fut donc suivi d'une première vague de sévices. Des chrétiens, prêtres et laïcs, furent déportés aux mines. Les cimetières chrétiens furent gardés par la police et ceux qui essayèrent d'y tenir des réunions, durement châtiés. »[6]

Saints Sixte et Sinice, malgré les dangers qu'ils pouvaient logiquement envisager, en arrivant, dans la cité payenne de Durocortorum, où le culte aux dieux romains était une obligation, commencèrent leur apostolat et, s'aperçurent probablement que la persécution n'était pas le principal souci de ses magistrats à ce moment-là.

Comment furent-ils reçus ?

Aucun document ne nous permet de répondre à cette question. Nous pouvons supposer que l'accueil fut plutôt défavorable et froid et que le début de leur mission fut extrêmement périlleux, non seulement à cause de la nouveauté des arguments mais parce que les bruits de persécution venant de Rome, n'incitaient pas les Rèmes à accepter une religion qui avait pour fondateur un supplicié et, de surcroît, un supplicié crucifié comme un banal voleur. Pour y adhérer, il fallait vraiment avoir « la folie de la Croix », ou avoir vraiment compris que « le bonheur que le christianisme promet à l'homme présente un ensemble de caractères radicalement opposés à ceux de la félicité romaine. Il consiste dans la jouissance du Bien suprême, c'est-à-dire dans l'union avec Dieu. Il est parfait comme le Bien qui en est le principe, il est indéfectible, il est éternel, il est fait pour tous, à la seule condition qu'ils obéissent à la Loi d'amour: aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même. »[7]

Il est possible d'affirmer que même avant l'arrivée de ces deux missionnaires, des chrétiens vivaient déjà dans la cité des Rèmes, même si, pour des raisons de sécurité, ceux-ci se cachaient pour pratiquer leur culte chrétien. En effet, avec le va-et-vient des légions romaines, où des sujets de toutes nations et cultures cohabitaient, il est pour ainsi dire impossible que parmi eux, parmi tous ces milliers d'hommes, certains n'aient pas adhéré à la nouvelle religion, d'autant plus que nous disposons de récits qui nous racontent comment  de hauts fonctionnaires des légions romaines furent exécutés, justement parce qu'ils étaient chrétiens.

Nous savons, avec une certaine assurance, que ces premiers missionnaires s'installèrent sur la colline qui, au sud de la cité romaine, borde la Voie Césarée; l'actuelle colline de Saint-Remi. Tout porte à croire, en effet, que l’Église de Reims prit là sa naissance.

Combien de Rèmes ou de Romains eurent les premiers cette folie de la Croix ? Cela aussi nous l'ignorons. En tout cas pour les premiers temps de la mission d'évangélisation.

Quels furent, les actes de saint Sixte, notre premier évêque?

Où célébra-t-il ses messes?

Où, exactement pratiqua-t-il son apostolat?

Eut-il une église?

Fit-il en construire une pour son siège épiscopal?

Voilà des questions qui, malheureusement doivent rester sans réponse. Il est possible de faire des suppositions, d'avancer des idées et même des arguments mais, ces questions, hélas, continueront sans réponses affirmatives, catégoriques, parce que les documents nous manquent pour justifier telle ou telle affirmation.

En ce qui concerne les actes de saint Sixte, nous pouvons avancer des évidences:

       – Il organisa son apostolat et son église, prêcha l’Évangile du Christ, cette Bonne Nouvelle qu'il fallait « annoncer à toute la création », baptisa les convertis, maria ceux qui en manifestèrent le désir, enterra les morts, en leur prodiguant les sacrements qui y sont inhérents, ordonna probablement évêque son successeur, saint Sinice, lequel ne l'était peut être pas encore; ordonna, certainement des diacres dont la mission était la pratique de la charité auprès des nécessiteux et, bien entendu l'évangélisation.

       – Quant à savoir où il célébra ses messes, rien n'est moins facile, car, comme nous l'avons déjà dit, les premiers chrétiens rémois, étant donné les circonstances persécutrices en vigueur, durent, très certainement vivre dans une relative clandestinité. De là à penser que saint Sixte célébra ses offices en cachette, il n'y a qu'un pas que nous franchissons volontiers. En effet, il est presque certain que les premiers chrétiens de Reims vécurent dans la clandestinité et qu'ils se cachèrent dans les crayères de leur colline pour pratiquer leur religion.

       – En ce qui concerne le lieu de l'apostolat de saint Sixte et saint Sinice, son compagnon, il est facile de déduire, après ce que nous venons de dire, que celui-ci aussi se déroula dans la clandestinité et, peut être bien dans la crainte d'une dénonciation et des poursuites qui en découlent; peur des poursuites, non pas pour eux-mêmes, dont la force de caractère et la foi devaient être assez vives pour affronter le martyr, s'il le fallait, mais peur pour ceux qui les écoutaient et qui essayaient de suivre leur enseignement.

       – Il nous semble impensable que saint Sixte ait fait construire une église, même petite comme celle qui plus tard porta son nom; même, s'il nous semble judicieux tenir compte ici d'un fait qui peut avoir son importance en ce qui concerne la construction éventuelle d'un oratoire ou d'une église, sur la colline en question. En effet, « peu après son avènement, en 260, Gallien rendit un édit ordonnant de cesser les procès pour faits de christianisme. Puis, sollicité par des évêques qui, évidemment, connaissaient ses sentiments, il ordonna la restitution des biens d’Église et des cimetières confisqués. »[8] Nous aurions aimé croire et pouvoir affirmer que cette construction fut une réalité, mais une autre interrogation nous vient à l'esprit: cet édit de Gallien, fut-il appliqué à Durocortorum ? Il ne serait ni raisonnable, ni sérieux de prendre position et d'affirmer qu'une église fut construite à cette époque, vu que, malheureusement, les preuves nous manquent. Même pendant le pontificat de son successeur, saint Sinice, cela nous paraît encore impensable qu'un sanctuaire ait pu voir le jour.

Il est certain, en tout cas, que les dépouilles des premiers évêques furent gardées en lieu sûr et que par la suite, elles furent déposées dans la petite église Saint-Sixte, première église à être construite sur le territoire des Rèmes et que d'aucuns considèrent, peut-être à juste titre, comme étant la première Cathédrale de Reims.

Nous devons signaler, pour une meilleur approche de cette période trouble et, pour justifier nos réticences quant à une éventuelle construction religieuse que, probablement, pendant le pontificat de saint Sinice, une « persécution eut lieu, ainsi que le portent les Actes, sous Maximien Hercule, ennemi farouche des chrétiens. Nommé César en 285 et envoyé en Gaule pour écraser le soulèvement des Bagaudes, Maximien se persuade que les chrétiens, ou du moins les plus ardents d'entre eux, soutiennent ces révoltés; il va donc les comprendre dans la répression de cette jacquerie. » [9]

Mais ce personnage plutôt odieux, ne va pas se contenter de quelques têtes; les têtes de ceux qui, hauts placés dans la hiérarchie, pourraient lui “faire de l'ombre”. Il va user de tout son pouvoir et même, commettre des abus de ce même pouvoir et, de nombreuses têtes vont ainsi tomber, comme nous l'explique le chanoine Leflon : « pour vaincre les Bagaudes, il faut d'abord être sûr de l'armée et des fonctionnaires; de là le martyre de saint Maurice et de la légion thébaine, qui inaugure en 285 sa campagne. Il faut épurer en second lieu l'administration; de là le martyre des saints Rufin et Valère, préfets à Bazoches des greniers impériaux et, comme tels, en relation étroite avec le peuple des campagnes favorable au soulèvement. Il faut enfin frapper les propagateurs de la foi nouvelle, les zélés qui excitent les autres et qui gagnent des recrues, tels , les Crépin, les Crépinien et leurs compagnons d'apostolat. » [10]

C'est, probablement, durant cette période pénible que les premières victimes rémoises reçurent leurs palmes, ce qui fait que l’Église de Reims « compte, parmi son clergé et ses fidèles des martyrs. Les plus anciens de ces martyrs seraient d'après la tradition locale, saint Timothée, saint Maur, saint Apollinaire, exécutés avec cinquante chrétiens le sixième et le onzième jours des calendes de septembre, en haine de la foi. » [11] Mais, le martyrologe de ces trois saints rémois, semblait poser problème, quant à sa véracité. Un laïc et non des moindres, Louis Demaison, archiviste de la ville de Reims, prit parti, et se rangea parmi ceux qui défendaient cette véracité des faits:

« Bien des détails sont sans doute imaginaires, mais je ne vois pas de raisons pour en rejeter les éléments principaux qui pouvaient être connus au temps du chroniqueur rémois: procès et martyre des saints, leur exécution en dehors de la ville, ce qui est conforme aux habitudes romaines; lieu du supplice de saint Timothée et saint Apollinaire indiqué avec précision, et resté depuis, l'objet de la vénération des fidèles; inhumation des corps par les soins des chrétiens. » [12]

Les corps de ces martyrs furent recueillis et inhumés par les autres chrétiens et, sur leurs tombes une église fut érigée, plus tard. Et si à ce moment-là, la dédicace fut faite pour les trois martyrs, un seul parmi eux, donnera, dans l'avenir son nom à cette église: saint Timothée.

Peu à peu les sentiments anti-chrétiens s'apaisèrent. Même si les années 303 et 304 apportèrent de nouveaux rebondissements et de terribles persécutions, sous Domicien, dans la Gaule, une certaine accalmie régna, grâce à la bienveillance du consul romain de cette époque, Constance Chlore, qui semble ne pas avoir appliqué à la lettre les consignes qui lui étaient envoyées depuis Rome, comme l'affirme catégoriquement Lactance, dans son ouvrage “De morte persecutorum” : « le César ne pouvait sans doute refuser toute obéissance aux commandements de ses supérieurs, les Augustes (...) mais il en adoucit l'exécution au point de les rendre presque tolérables. Pour ne pas rompre ouvertement, Constance donna un témoignage de sa soumission matérielle en détruisant quelques églises; mais, au prix de quelques murailles faciles à relever, il se dispensa d'attenter au vrai temple de Dieu qui est dans le coeur des hommes. » [13]

Mais la liste des martyrs ne se clos pas avec saint Timothée, saint Maur et saint Apollinaire. Et s'il fut dit que le sang des martyrs est semence de chrétiens, d'autres gouttes rougeâtres couleront de nouveau, bientôt sur le sol de la cité des Rèmes, lors de l'invasion des Vandales. Mais n'anticipons pas.

Les premiers évêques de Reims

Faisant confiance à Hincmar, nous allons donc considérer que saint Sixte est arrivé à Reims vers 257 ou 258; qu'il était accompagné de saint Sinice qui sera son successeur vers 280, après avoir occupé le siège de Soissons. Nous allons aussi, comme tant d'autres avant nous, considérer que saint Sixte est mort à Reims et que son successeur le fit inhumer sur la colline matrice. Il est aussi plus que probable que le premier évêque ait été aimé de tous ceux qu'il avait évangélisé et que ceux-ci venaient se recueillir sur sa tombe, laquelle fut préservée, sans aucun doute pendant de nombreuses années, jusqu'au moment où, un sanctuaire pour préserver ces saintes reliques, put être construit. Est-ce saint Sinice qui la bâtit, cette première église? Peu probable, à notre avis, si nous prenons en compte l'argument énoncé ci-dessus: la persécution de Maximien et le martyre des saints Timothée, Maur et Apollinaire. Malgré la période de relative liberté religieuse, survenue après cette bourrasque, déclenchée par Maximien, il nous est impossible de croire en cette hypothèse.

En effet, malgré le fait que les premiers chrétiens se soient installés à part, il ne faut pas croire que les ordres romaines s'arrêtaient à la porte Bacchus et que la voie Césarée qui passait juste à côté de leur colline ne serait pas empruntée par les soldats romains, si le besoin s'en faisait sentir; la loi romaine étant agissante sur tous les territoires dominés par l'empereur romain.

À saint Sinice, qui fut inhumé à côté de saint Sixte, succéda saint Amance, ou saint Amand, vers 290. De celui-ci, nous ne savons rien, non plus, sauf qu'en effet, il fut le troisième évêque de la cité des Rèmes et que son corps reposa à côté de ceux des deux premiers évêques.

Nous savons, par contre, que pendant son pontificat, l'empereur romain s'appelait Dioclétien, de triste mémoire pour les chrétiens. En effet, en 293, il déclencha à Rome, une terrible persécution qui est à l'origine d'un nombre incalculable de martyrs.

Il est à signaler aussi, que pendant le court pontificat de saint Amance (il n'aura duré que dix ans, environ), vécut aussi Nestorius qui, suite à une hérésie concernant la Vierge Marie, fut condamné, quelques années plus tard, par le concile oecuménique qui s'est tenu à Éphèse.

Pendant l'épiscopat de notre saint évêque, un autre saint fut élu successeur de saint Pierre, saint Marcellin.

Quant au quatrième, s'il n'est pas facile de le nommer — est-ce Bétause ou Imbetausius — il est par contre facile de le situer dans le temps, parce qu'il participa au Concile qui s'est tenu à Arles, en 314, où son nom figure ainsi que celui de son diacre ou secrétaire Primogenitus. Mais, à ce moment là, ce que l'on appelle l'édit de Milan, promulgué par Constantin, en 313 était déjà en vigueur. En effet, Constantin avait été promu César d'Occident, lequel, après s'être débarrassé de Maximin Maïa, en 324, prit seul les rennes du pouvoir. S'étant convertit au christianisme, il promulgua alors un édit qui permit aux chrétiens de vivre au grand jour, sans avoir besoin de se cacher pour pratiquer leur culte. L’Église venait de remporter une victoire qui ne cessera plus de lui procurer un rapide essor, dans tout l'empire romain.

C'est aussi, pendant le pontificat de Bétause, que se déroula le concile de Nicée, en 325, pour condamner l'Arianisme. Mais nous ne savons pas si notre évêque y participa, comme il avait jadis, en 314, participé à celui d'Arles.

Tout porte à croire aussi, que c'est sous son pontificat que l'église des Saints-Apôtres — devenue par la suite église Saint-Symphorien — fût construite et devînt la première Cathédrale de Reims, si nous excluons toute possibilité à la petite église de Saint-Sixte, d'avoir été jadis, l'église matrice du nouveau diocèse.

Il va de soit que cette nouvelle église, construite après l'édit de Milan, fut construite à l'intérieur même de l'enceinte de la cité romaine de Durocortorum, voisinant, probablement, avec les temples romains qui à cette époque existaient encore, sûrement.

À Bétause, le quatrième évêque, qui fut inhumé dans l'église Saint-Sixte, succéda Appert ou Evre, de 328 à 350; lui même ne restant pour nous qu'un numéro dans la longue liste (110 en 2006) des évêques et archevêques du diocèse de Reims.

Il est certes utile de signaler que, pendant le pontificat de notre évêque, plusieurs faits retiennent notre attention:

La fondation de Constantinople; l'arrivée au pouvoir de l'empereur Constantin II; l'apostolat des saints Athanase et Hilaire de Tours; l'élection au siège de saint Pierre de saint Jules I; la fondation de monastères par saint Pacôme et, l'historien chrétien, Eusèbe, dont l'Histoire Ecclésiastique fait encore référence de nos jours.

Quant au sixième, il y a un petit problème qui se pose à nous. Sur la liste que nous a gentiment fournie l'Archevêché de Reims, il porterait le nom de Dyscolie, que d'autres considèrent comme chorévêque et non pas évêque titulaire. Mais, nous allons faire confiance à la liste de l'archevêché et donc garder l'ordre que celle-ci comporte. De celui-ci, nous ne savons rien non plus, par manque de documents précis.

Le septième, saint Martinien, gouverna son diocèse jusqu'à sa mort, survenue, selon toute probabilité en 359.

Nous savons, toutefois, que pendant son pontificat, vers 355, l'empire romain traversa une très grave crise; en quelque manière, les sursauts de la mort. C'est ainsi que l'empereur Constance, pour mettre fin aux agissements belliqueux des Barbares, envoya contre ces derniers son armée commandée par Julien qui fut, pour la circonstance, fait César.

Celui-ci, aux premiers jours de 356, « marcha sur Autun qui venait d'être assiégée par les Barbares; puis, tout en combattant, gagna Auxerre et Reims. C'est dans notre ville, en effet, que le gros de l'armée romaine s'était concentrée sous les ordres d'un certain Marcellus, maître de la cavalerie. Ses troupes réunies, Julien gagna les villes de la Moselle et fut assez heureux pour délivrer coup sur coup Trèves et Cologne, en septembre 356. Mais sa victoire ne fut pas décisive et complète qu'après qu'il eut défait les Alamands, dans la plaine de Strasbourg, en août 359. » [14]

C'est donc en cette même année que l'évêque saint Martinien quitta cette terre “pour un monde meilleur”, alors que sur le siège romain, celui-là même qu'occupa saint Pierre, Libère était en place.

Au huitième rang, nous trouvons saint Donatien, sous le pontificat duquel, le même Julien dont nous venons de parler, après avoir connu les joies et les honneurs des victoires, mourut en 363, au cours d'une bataille. Il fut remplacé, dans la Gaule par un certain Jovien qui n'y resta que huit mois, jusqu'en février 364.

Par la suite et, toujours sous le pontificat de saint Donatien, les deux frères Valentinien et Valens se partagèrent l'empire, celui d'Occident étant sous la houlette de Valentinien qui vint alors en Gaule, habiter Lutèce, en octobre 365, où il demeura pendant dix ans. C'est, pendant cette période que cet empereur fit de nombreux séjours à Reims. En effet, « vers le mois d'avril 366, l'empereur Valentinien I quitta Paris, vint lui-même à Reims où il demeura jusqu'en décembre. On a la preuve formelle de ce long séjour par la dizaine de lois recueillies dans le Codex Theodosianus et qui sont datées et promulguées de notre ville. » [15]

En ces années-là, le chef des armées impériales, à Durocortorum, était un « certain Jovin qui, selon toute probabilité, faisait sa résidence habituelle dans notre ville. (...) L'empereur Julien l'avait distingué et élevé au grade éminent qu'il occupait, grade dans lequel il avait  été successivement maintenu par Jovien et Valentinien. » [16]

À la suite de nouvelles invasions de la Gaule par des bandes de Barbares, et des défaites subies par les armées romaines, «ce fut Jovin qui fut charge de reprendre l'avantage; et il eut le bonheur de vaincre, l'une après l'autre, chacune des trois bandes [de Barbares], au commencement de l'année 367. (...) Le premier corps barbare fut battu en un lieu nommé Scarpona, que nous n'avons pu identifier; le second, sur les bords de la Moselle; et la troisième, aux environs de Châlons-sur-Marne. Après cette glorieuse expédition, Jovin se rendit à Paris, et l'Empereur, tout joyeux, lui fit l'honneur de se porter à sa rencontre, puis de le désigner comme l'un des consuls de l'année 367. Cette dignité était l'expression suprême de l'estime impériale, car à cette époque, les empereurs avaient coutume de la garder pour eux-mêmes ou de l'accorder à leurs plus proches parents. » [17]

C'est, toujours sous le pontificat de saint Donatien, que ce même Jovin, devenu chrétien, fit bâtir, en 365, une somptueuse église dédiée aux saints Vital et Agricole, que certains auteurs affirment être des parents proches du chef des armées romaines.

Nous pouvons encore signaler, à cette même époque, la fondation de la célèbre abbaye de Ligugé, par saint Martin de Tours.

D'autres ecclésiastiques célèbres vécurent à cette époque: saint Basile, saint Jean Chrysostome et tout particulièrement saint Jérôme et saint Ambroise, évêque de Milan.

En 381, se déroula aussi le concile de Constantinople, sous le pontificat du pape saint Damase.

C'est encore, pendant le pontificat de saint Donatien, qu'en 380, un décret impérial, faisait de la religion chrétienne, la religion d'état.

Quant à notre saint évêque, il est mort, probablement, en 390, à une période où l’Église de Reims comptait, certainement, déjà cinq églises: Saint-Sixte, Saints-Martyrs, Saints-Apôtres; Saint-Symphorien et, bien entendu, cette dernière des saints Vital et Agricole, dite aussi église Joviniènne.

Saint Vivent fut le neuvième évêque de notre belle ville. De lui non plus, nous ne savons pas grand chose, sinon qu'il est saint, comme déjà quatre de ses prédécesseurs. Il décéda en 394, après quatre années de pontificat.

Saint Sévère, dont nous ne savons presque rien, sauf qu'il fut évêque jusqu'au 15 janvier 400, occupe, lui, le dixième rang dans cette même liste épiscopale. Il a l'insigne honneur d'être le prédécesseur d'un autre évêque illustre, saint Nicaise, dont nous allons parler un peu plus.

À la onzième place, donc, nous trouvons saint Nicaise lequel, à plus d'un titre, mérite que l'on s'attarde d'avantage sur son action de pasteur de la cité rémoise.

Cet évêque, transféra le siège épiscopal de la collégiale de Saint-Symphorien, à l'église dédiée à Marie, Mère de Dieu, qu'il fit édifier, vers 400 à la même place qu'occupe la Cathédrale actuelle.

C'était, la première fois en Europe, avant même le concile Éphèse, tenu en 431 et qui statua sur cette qualité éminente de la Vierge Marie, qu'une église était ainsi consacrée sous la dédicace de Marie, Mère de Dieu, dédicace qui lui est restée jusqu'à nos jours.

« Elle devait avoir les dispositions habituelles des basiliques de l'époque constantinienne: un vaisseau muni de bas-côtés séparés de la nef par des colonnades; une abside voûtée en cul-de-four; une façade précédée d'un atrium. » [18] Elle semble avoir été déjà imposante, cette première Cathédrale. Tout en étant plus modeste que l'actuelle, elle était, en tout cas, d'une belle facture architecturale, autant que nous pouvons en juger d'après d'anciens dessins.

« On peut également présumer qu'elle comportait intérieurement une décoration analogue à celle qui subsistait au IX siècle dans la basilique de Jovin » : [19] des mosaïques, des vitraux représentant les diverses périodes de la vie de la Vierge Marie.

Cette église possédait aussi un baptistère qui était placé, du côté nord. C'est dans les fonts baptismaux de celui-ci que le jour de Noël 496, la France deviendra, par le baptême de Clovis, officié par saint Rémi, “la fille aînée de l’Église”.

Sept ans après la construction de cette Cathédrale, les Vandales investirent la Gaule et encerclèrent Reims qui va bientôt tomber entre leurs mains. Saint Nicaise, en bon pasteur qu'il était, essaya de protéger la population, en l'invitant à venir autour de lui, dans son église. Peut-être pensait-il que les Vandales le respecteraient et épargneraient ainsi la population. Mais, après avoir incendié une partie de la cité et commis d'autres atrocités, ils s'en allèrent vers le prélat et le décapitèrent, sous le seuil même de la Cathédrale. Avec saint Nicaise, furent aussi martyrisés saint Jocond et saint Laurent, respectivement diacre et lecteur de saint Nicaise. Une autre victime encore, la soeur de l'évêque, sainte Eutropie fut-elle aussi martyrisée. L'église de Reims, ajoutait ainsi quatre nouveaux martyrs à la liste de ceux qui, quelques années auparavant avaient témoigné par leur sang, leur fidélité au Christ et à son message.


[1] Saint Marc: 16,15.

[2] Saint Marc: 16,20.

[3] Saint Marc: 8,35.

[4] Saint Jean: 10,16.

[5] Daniel-Rops; “L’Église des Apôtres et des Martyrs”; Fayard et Desclée De Brouwer; Paris 1971.

[6] Daniel-Rops; “L’Église des Apôtres et des Martyrs”; Fayard et Desclée De Brouwer; Paris 1971.

[7] Godefroid Kurth; “L’Église aux Tournants de l’Histoire”; page; 16; Téqui; Paris; 1976.

[8] Daniel-Rops; “L’Église des Apôtres et des Martyrs”; Fayard et Desclée De Brouwer; Paris 1971.

[9] Cardinal Baudrillart; “Panégyrique de Saint Quentin”; Bulletin Diocèse de Reims; 1931; page 44.

[10] Chanoine J. Leflon; “Histoire de l’Église de Reims”; Travaux de l'Académie Nationale de Reims; T 152.

[11] Chanoine J. Leflon; “Histoire de l’Église de Reims”; page 103; Travaux de l'Académie de Reims; T. 152.

[12] Louis Demaison; “Les corps de prétendus martyrs percés de clous, trouvés à Reims au XVII siècle”; Nouvelle Revue de Champagne et de Brie, 1924; page 67.

[13] Lactance; “De morte persecutorum”; ch. XV.

[14] G. Boussinesq et G. Laurent; “Histoire de Reims”; T 1; page 119; Matot-Braine; Reims; 1933.

[15] G. Boussinesq et G. Laurent; “Histoire de Reims”; T 1; page 119; Matot-Braine; Reims; 1933.

[16] G. Boussinesq et G. Laurent; “Histoire de Reims”; T 1; page 119; Matot-Braine; Reims; 1933.

[17] G. Boussinesq et G. Laurent; “Histoire de Reims”; T 1; page 120; Matot-Braine; Reims; 1933.

[18] Louis Demaison; “Les premières Cathédrales de Reims”; Bulletin Monumental; 1926; page 78.

[19] Chanoine J. Leflon; “Histoire de l’Église de Reims”; page 151; Travaux de l'Académie Nationale de Reims; T 152.
 

   

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